Le Poids de l’ombre_Eugénio de Andrade

Cette femme, la douce mélancolie

de ses épaules, chante.

La rumeur

de sa voix me pénètre en plein sommeil,

elle est très ancienne.

Et m’aporte l’odeur acidulée

de mon enfance s’ébrouant au soleil.

Le corps léger presque de verre

 

Essa mulher, a doce melancolia

dos seus ombros, canta.

O rumer

da sua voz entra – me pelo sono,

é muito antigo.

Traz o cheiro acidulado

da minha infância chapinhada ao sol.

O corpo leve quase de vidro

 

Éditions de la Différence

Je est un autre_Rimbaud

Rimbaud à Paul Demeny (Lettre du Voyant, 15 mai 1871)

 

« Car Je est un autre. Si le cuivre s’éveille clairon, il n’y a rien de sa faute. Cela m’est évident : j’assiste à l’éclosion de ma pensée : je la regarde, je l’écoute : je lance un coup d’archet : la symphonie fait son remuement dans les profondeurs, ou vient d’un bond sur la scène. Si les vieux imbéciles n’avaient pas trouvé du Moi que la signification fausse, nous n’aurions pas à balayer ces millions de squelettes qui, depuis un temps infini, ont accumulé les produits de leur intelligence borgnesse, en s’en clamant les auteurs ! (…) La première étude de l’homme qui veut être poète est sa propre connaissance, entière ; il cherche son âme, il l’inspecte, il la tente, l’apprend. Dès qu’il la sait, il doit la cultiver ; cela semble simple : en tout cerveau s’accomplit un développement naturel ; tant d’égoïstes se proclament auteurs ; il en est bien d’autres qui s’attribuent leur progrès intellectuel ! — Mais il s’agit de faire l’âme monstrueuse : à l’instar des comprachicos, quoi ! Imaginez un homme s’implantant et se cultivant des verrues sur le visage. Je dis qu’il faut être voyant, se faire voyant. Le Poète se fait voyant par un long, immense et raisonné dérèglement de tous les sens. Toutes les formes d’amour, de souffrance, de folie ; il cherche lui-même, il épuise en lui tous les poisons, pour n’en garder que les quintessences. Ineffable torture où il a besoin de toute la foi, de toute la force surhumaine, où il devient entre tous le grand malade, le grand criminel, le grand maudit, — et le suprême Savant — Car il arrive à l’inconnu ! Puisqu’il a cultivé son âme, déjà riche, plus qu’aucun ! Il arrive à l’inconnu, et quand, affolé, il finirait par perdre l’intelligence de ses visions, il les a vues ! Qu’il crève dans son bondissement par les choses inouïes et innombrables : viendront d’autres horribles travailleurs ; ils commenceront par les horizons où l’autre s’est affaissé ! »

La Chanson du Mort-Vivant_Casey

J’ai du mal à aimer, à trouver mes mots
Et le sommeil sans prendre de comprimés
Je suis inanimé, énormément abîmé
Probablement mort-né et déjà embaumé
Je n’ai le goût de rien, mais je sais le mimer
Et mon entrain n’est qu’un écran de fumée
J’ai toujours su très bien jouer à l’humain
Manier les banalités et les lieux communs
Mon prénom a été gommé du roman
J’ignore tout simplement où, quand et comment
Et pourquoi je me suis sur moi-même renfermé
Endormi apparemment pour un moment
Je ne suis ni exigeant, ni borné
Ni sournois, ni attachant, ni acharné
Ni content, ni méchant, ni charmant
Seulement peu concerné et désincarné
Comme à pas grand chose d’être interné
Ou l’invité d’honneur de mon propre enterrement
Détourné du monde, seul et épargné
Par ces petits bonheurs ou ces grands tourments
J’ai beau prendre le problème et le retourner
J’ai effectué un très gros travail sur moi
J’ai occupé la longueur de mes journées
Je ne ressens ni l’envie, ni l’émoi
Ni la peur, ni l’ennui, ni l’effroi
Ni la lenteur des heures, ni le compteur des mois
Pas une seule fois le poids des années
Même une bonne déprime m’aurait bien dépanné
Mais il n’y a que mon crane noyé dans le néant
Et mon corps broyé par un trou béant
Alors dites-moi comment être foudroyé
Sortir souriant, hilare et puis débraillé
Bâtir un foyer, y être choyé
Pouvoir bavarder sans bafouiller
Être le bon voisin ou le bon employé
Le bon mari, le bon ami à côtoyer
Ou ébloui par la nuit et ses néons
Le vent, la pluie, le soleil et ses rayons
Et j’ai essayé de crier mon tourbillon
Mais ma voix n’a pas pu ôter son bâillon
J’ai un bataillon d’histoires à vous détailler
De petits soirs sans festins ni cotillons
De gosses que je ne verrai jamais brailler
En se réclamant être de mon sillon
Donc si vous me voyez qui que vous soyez
Pitié, ne tentez pas de me réveiller
D’être bienveillant, de vous apitoyer
Car les morts-vivants ne savent pas s’émerveiller

 

(Sorry to have to put this piece under the category “read” because it has to be recited or listened… but I just needed to put it somewhere..!:)

Portrait du poète en soufi_Abdelwahab Meddeb

Abdelwahab Meddeb

 

Portrait du poète en soufi – Berlin 2014

 

1.

ô souffle ô voix

ô saveur ô parfum

l’eau que la bouche donne et reçoit

la fleur qui dans l’oreille bruit

le jardin où les mains sont fleurs

le nombril que l’oeil boit

 

2.

deux corps qui dansent

comme deux ailes

qui propulsent une mouette

au-dessus du port de Tanger

l’oiseau se pose sur une borne de fer

avant de s’envoler

les ailes claquent

laissant derrière

une plume gris perle

qui vrille et voltige

 

3.

et des heures à frotter la chair dans la chair

et les idées soufflent sur les braises d’une parole

prise sans fard dans une langue sans grammaire

la richesse des sons donne raison aux corps

qui courent à la recherche du cri ils halètent

pour parvenir peut-être à l’aiguade au salut

chaque fois qu’il se retrouve dans cette chambre

il l’emporte sur ses épaules en la quittant

 

 

54.

décembre en Martinique

avec Édouard Glissant

& Patrick Chamoiseau

le corps sismograph

se parant diamantaire :

 

fantômes nuées qui traînent

à l’aurore

 

puissant mer

force sûre

que le roc mesure

vert noir diamant

merles et autres ventrus d’or

au plus près de la main

 

l’heure est sainte

s’y insinue le chat chasseur

 

au-dessus de ses pas

l’oiseu se lève

de juste distance

hors la portée du bond

 

…..

 

55.

tombeau d’Aimé Césaire (1913-2008)

cimetière La Joyaux à Chateauboeuf

Fort-de-France

 

verticale…

 

62.

j’abandonne mon corps à l’eau de pluie

béni par le ciel qui me lave

et m’approche de celle dont je n’ai touché

que la main et le coude ah la touche

qui consume d’ardent désir

perle déjà percée que je pénètre

la nuit ébloui par l’éclat de ses lueurs

 

87.

le sublime atteint au Yosukgung

vieille maison (à Gyeongju)

des maisons sur cour bâties en bois papier et paille

quel périple pour le goût

panoplie de bouchées

peut-être une vingtaine

enchaînant poissons fruits de mer

viandes rouges et blanches

feuilles fleurs champignons

racines légumes herbes

variant le croquant le moelleux

le glaireux l’élastique le filandereux

entre le cru le semi cuit et l’archi cuit

(comme ce bœuf en pot-au-feu ramené à une pelote de fils)

le tout agrémenté de soupe et de consommé

entre choux radis navet tofu

c’est un itinéraire ponctué de haltes

une pour chaque bouchée

qui affine le lien entre l’aigre le doux le piquant

le lisse le rugueux l’astringent

l’amer le mielleux l’âpre

le passage de l’un à l’autre

tantôt modéré tantôt radial

parfois l’un fond sur l’autre

d’autres fois le contraste retentit

entre l’attaque et la défense le tissu réagit

gencives palais langue s’exposent

l’organe du goût inscrit en sa mémoire

une musique qui aménage ses crescendos

comme avec le poisson séché fumé salé

traversant la frontière du pourri

épreuve de l’étranger

(ce goût agressif dure hégémonique

il contraste avec la diversité des nuances

qui offrent sur d’autres points du parcours

leurs délicatesses

  • mais ces nuances ne sont pas abolies

par cette intrusion elles se réservent

et prennent le temps de réapparaître

en s’adaptant au nouveau climat

qu’instaure le pourri une fois admis)

 

88.

Tongdosa Cheonwangmum

D’une pagode à l’autre de l’un à l’autre degré

 

……………….. to be read

 

 

논 이야기_채만식

결국 그러고 보니 나라라고 하는 것은 내 나라였건 남의 나라였건 있었댔자 백성에게 고통이나 주자는 것이지, 유익하고 고마울 것은 조금도 없는 물건이었다. 따라서 앞으로도 새 나라는 말고 더한 것이라도, 있어서 요긴할 것도 없어서 아쉬울 일도 없을 것 이었다. – 논 이야기 중에서 – 채만식

A short bio_Junkies

“Thanks for offering me to stay with you under the bridge, man… but I’m going rooftop with my girl tonight.”

 

All junkies seem to have a certain certainty. They seemed to have certain superiority. I don’t know if the pride comes from a sense of knowing something that the others don’t or a forced necessity from lack of it. Even when they lie, they lie so honestly. It’s like in the house of justice when you see the man in charge going in and out of the room of justice without a single change in their expression whereas their family would cry or shout according to the verdicts of the judge.

 

“He is to be remained in custody until the 25th July.”

 

“Oh my… it’s day after his birthday!”

 

Cracks and browns were reserved for the junkies and junkies were reserved for the foolish, uneducated, nameless crowds. The police told me that it’s dangerous to be here and asked me what I did. I told them that I was a university student. The woman police enlarged her eyes wide open and asked “So what are you doing down here?” But then again it’s not just the police. Even Monic told him off saying, “Why did you bring Cha here?”

 

I remember liking what I used to call “the coke sleep” It’s when I would have trains of images from the real life (in front of me) passing by as an assemblage of strong but unusual images. The images were not telling as to foretelling. I would use these images to have some positive impacts on the reality. We would be in a waste factory – like place with the sounds of electricity just next. I’d say something like “Let’s imagine that we are at the waterfall or at a riverside or something.” because the sounds of electricity to me were like water falling.

 

He would say “Listen to the various languages of stones, walls, shops and dogs then when you don’t hear them anymore, that’s when you write.”

 

He had a body like what I would say Siddhartha; a long and thin but boned body.